Pourquoi L’Écritoire ?

J’ai rarement osé aller au-delà des premiers mots, pousser la longueur plus avant, de peur que la matière ne s’étiole et qu’on ne finisse par s’emmerder. Alors, poussé par le désir mais freiné par l’ambition, je m’éternise dans cette demi-mesure assassine. Désir d’écrire, d’abord, car l’idée fixe est toujours là, elle, bien vivace et ressurgissant régulièrement – plus souvent, même, à chaque fois que je sors de chez moi : écrire, écrire, à nouveau et plus encore, dire ceci, montrer cela, raconter le monde, enfin et qui nous sommes ici-bas. Ambition, ensuite, de bien faire, de faire mieux, plus et nouveau. Ambition de me jucher sur les épaules d’idoles vieillottes pour les soumettre toutes et partir explorer d’autres ailleurs, plus loin qu’elles ne l’osèrent, de reconstruire un univers cohérent et son humanité. Ambition d’être à la hauteur de mes naïves projections ; de réussir ce dont je me crois capable sans en savoir vraiment rien et sans même avoir jamais tenté, juste histoire d’éviter toute déception. Mais de cette ambition naît la peur ; alors j’attends.

                Les bonnes idées ne manquent pas, pourtant. Il suffit de s’ouvrir, sur la rue et les infos, de partout laisser traîner un œil ou là une oreille, pour rentrer avec plus de germes de bonnes histoires qu’une vie ne suffirait à en inventer. Or, le problème n’est justement pas de trouver une bonne idée, mais plutôt de réussir à la malaxer, la tordre, l’allonger, la réduire, la déformer pour en faire un écrit correct et, surtout, un récit intéressant. C’est à cette étape que m’abandonne alors la détermination. Il faut dire que ma propre attente est titanesque, pour une tâche non moins ardue. Les mots ont beau se bousculer au portillon, pour mon propre jugement, aucun n’est assez bon ; et une simple relecture suffit généralement pour décider d’un air las qu’il vaudrait mieux tout laisser tomber tant qu’il est encore temps, reprendre de zéro pour, promis, réussir cette fois. Sauf que cette fois en question n’est que l’illusion du grand soir de l’ambition. Cette même ambition, d’où naît la peur de me confronter à ma propre création et qui ne me bridera de toute manière que jusqu’à la perfection. Mais si les mots sont mal choisis, mal placés, maladroits, que le thème est inepte, infructueux, in-pertinent, alors que dire qui soit assez important ? Comment le dire qui mérite mon temps ? Et l’on se promène ainsi de déception en illumination, parcourant l’espace des idées à la vitesse d’un éclair d’inspiration. On se balade en quête de n’importe quoi, pourvu que ce soit, cette fois, un tant soit peu intéressant. À la recherche d’un tant perdu, espérant tirer enfin la brindille miraculeuse de la botte de foin. Ce problème n’est pas nouveau. J’ai retrouvé dans mon petit carnet, fidèle compagnon d’excursions, ces quelques mots tracés à la terrasse d’un café :

                « Et me voilà, errant encore sans but ni mission. De là provient le désespoir de ma situation : à quoi bon saliver d’envie, ou bâfrer de rêveries, pour se flageller ensuite à coups de pages blanches et de fausses bonnes idées ? Est-ce que tout ceci mérite vraiment mon temps ? Mon attention ? Péril des espoirs ou illusions puériles ? Telles sont les questions. Pourtant j’y crois. Je m’accroche avec la dernière énergie à ce destin que je me suis inventé : écrire pour, un jour, exister.

                Alors me voilà de retour pour ajouter quelques bribes à ce carnet morcelé, louchant dans le vide pour tenter de combler celui du ligné, à grand-peine supporté. Tout ça pour dire encore, et encore, cette rancœur me paraissant être le seul sujet digne à mes yeux. Parlez de ce que vous connaissez ! Sonnez vrai ! Soyez naturels ! Voilà donc ma vérité. Comme une impression d’illégitimité à écrire sur quoique ce soit d’autre que cette incapacité : tous les autres sujets sont venus, ont vu, et ont fui devant la difficulté. Alors je n’ose les livrer de peur du ridicule et les garde secrets. Mais quand bien même, qui pourrait me reprocher d’échouer là où si peu d’autres osent se lancer et moins encore réussissent ? Moi seul, tout simplement. Qu’importent les lecteurs, le public, le monde entier ! Qu’eux tous aillent au diable et y emportent leur jugement ! Un seul juge compte vraiment et le mien est Inquisiteur : de chaque mot de biais, de chaque phrase empotée, de chaque instant gâché il me tiendra rigueur. Sa fureur perpétuelle me condamne à la réussite ou au martyr. Il »

                Le reste est illisible sous une vilaine tache de thé Mais heureusement, l’essentiel fut épargné. Quoique dans mes souvenirs… Enfin, peu importe, puisqu’on ne saura jamais !

                Je suis ainsi le nœud de mon propre problème ; moi et mon jugement. Et donc j’attends. J’attends dans cette antichambre de l’espoir et de la satisfaction, mais pleine seulement de doutes et de frustration. Il me faudrait écrire, aujourd’hui encore. J’aime ça, pourtant : preuve en est que les mots coulent aisément et que je m’y sens heureux, soulagé, et ne veux plus m’arrêter. Mais non… Attendons demain. Mon état actuel ne s’y prête pas, c’est trop difficile, je ne saurai pas quoi dire, je ne suis pas dans l’ambiance et vais gâcher l’idée, je m’en voudrai de ne pas réussir, alors que demain ! samedi ! un jour ! c’est sûr que j’y arriverai. La procrastination n’est pas toujours qu’une flemme, c’est aussi une crainte. Crainte, ici, de sauter le pas, de faire ce que j’aimerais de peur du résultat. Crainte de ne pas être à la hauteur de moi-même, de ma vision d’avance, de mes espoirs, de mes objectifs conscients. Alors j’attends… Et cette petite phrase, inlassablement, tourne en musique de fond : « If you wait for inspiration before writing, then you’re not a writer ; you’re a waiter. » (L’auteur, s’il s’estime lésé par cette citation partielle et approximative, peut m’envoyer ses avocats. De toute façon, j’attends…) Ainsi donc, oui, il faut pour s’améliorer s’astreindre et s’entraîner. Parfait.

                Et quelle meilleure astreinte que cet espace public où les articles les plus récents sont déjà trop anciens ? Où le visiteur se lasse dès le dernier point, réclame un contenu suivant ? Où le combat n’est plus celui de ma crainte contre mon ambition mais plutôt de la fureur du délai contre ma vitesse d’inspiration ? D’autant plus que pour marcher à la peur de décevoir, nul besoin de lecteurs : la simple perspective d’abandonner en ligne, aux yeux du monde, suffit à s’activer. Je m’astreins donc, par la présente, au plaisir de travailler, bien que tétanisé déjà par le clic fatidique sur ce bouton « Publier » : alors tout auto-désaveu sera une renonciation de plus à ajouter.

                Mais non ! J’y arriverai. Il suffit de gravir la colline de la flemme pour rallumer la flamme de soulever des montagnes. Mes textes sont courts et denses ? Ils deviendront denses et longs. Je n’ose délayer trop avant ? Je repousserai le point final jusqu’à l’indigestion ; je noierai les mots dans la soupe de ce monde nouveau. Sans savoir encore de quoi tout ça parlera, c’est un espace vierge, avide d’inédit, qui s’ouvre à moi. Vaste programme ; j’y crois. J’y crois aussi, que quelques visiteurs de passage puissent s’intéresser à ma babillarde logorrhée. Sans aller jusqu’à rêver de lecteurs fébriles et de leur assiduité, de peur de provoquer le destin. Quoique, qui sait… ?

                Il me faut avant toute chose remercier cette chère amie, qui se reconnaîtra, pour m’avoir donné l’idée de ce blog. Excellente idée, oui, mais pourquoi ? Pour sortir enfin de ce brouillard perpétuel où combattent la peur et le désir ; pour acquérir l’expérience et l’entraînement dont j’ai besoin pour écrire. Voilà, en vrac, les deux principales raisons. Mais pas seulement. Car si dans un récit, comme partout ailleurs, le fonds est capital, j’attache également beaucoup d’importance à la forme et à l’expérimentation. Je crois fermement au pouvoir des rythmes et des sonorités ; chaque phrase belle et marquante, unique et pesée. Les mots ne devraient pas seuls porter le fardeau du sens, mais aussi leur agencement, la longueur de chaque paragraphe, la ponctuation. Toutes ces insignifiances qui pourtant participent du récit, contribuent à l’histoire et, plus important encore, façonnent ses alentours et son ambiance. Je crois en l’expérimentation : au mélange de prose et de vers, de théâtre et de roman, de textes et d’images, d’un sous-genre existant, abâtardi par un autre, non encore découvert. Je crois au pouvoir de la marge, des fantaisies d’imprimeur et à la mise en page. Qu’un calligramme remplace un passage récalcitrant ! Si l’ensemble s’y prête, il n’en sera que plus frappant. Ce blog est donc aussi, je l’espère, un espace de cette liberté. Je pourrais tout aussi bien arguer que j’ai simplement envie de raconter des trucs : une belle histoire, une java triste, décrire un bled ou caricaturer machin. Autant d’aspects du monde qui me paraissent intéressants, à la réflexion ou dignes d’émerveillement.

                Ah, et puis, oui, bien sûr, j’ai sans doute oublié de le préciser, mais je fais exactement ce que je veux. C’est sans doute la meilleure raison d’écrire ici, que ça plaise ou non.

                Bien, la messe me paraît dite. Avant de conclure cette courte introduction, je souhaiterais tout de même revenir sur ce nom. « L’Écritoire ». Pourquoi L’Écritoire ? En voilà, une bonne question. D’abord, parce que je trouve que ça sonne bien. Un poil court, mais équilibré. Et puis, accessoirement, c’est « A. Nécessaire à écrire, en partic., vieilli, Petit vase qui contient de l’encre. B. P. méton., 1. Petit meuble où l’on met tout le nécessaire à écrire. 2. Pièce où l’on écrit. » ; ce qui me paraît cohérent. Encore que, « La page vierge mais plus vraiment », « Un autre blog vide et perdu » ou « Quelques pixels sur un écran » eussent été plus adéquats. Mais « L’Écritoire » est d’autant plus cohérent que chaque article, du moins jusqu’à celui-ci, est rédigé main. Toujours et intégralement. Seules sont reprises à la machine coutures et finitions. Pour être tout à fait honnête, l’autre sérieux candidat était « La Table de Nuit », car se référant aux deux alliés de tout bon écrivain. Puis le courage m’a manqué, trop effrayé de ne devenir qu’un simple rebut, où terminent les âmes perdues entre Ikea et LeBonCoin. Et puis sans doute un auteur téméraire m’avait devancé car le nom de domaine était déjà pris.

                Voilà donc qui, je crois, achève de me présenter. Voilà qui, je l’espère, ne sera pas le dernier billet publié.

Un avis sur « Pourquoi L’Écritoire ? »

  1. Très cher ami, quel plaisir de te lire et de te lire à l’écran, sur internet, où le monde est ton potentiel public et lectorat ! Mon commentaire ne saura faire justice à ta prose – je pose ici simplement quelques mots pour te remercier de ce moment de bonheur dans ma journée et de l’inspiration que ton texte me procure.

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