Le triomphe de la pensée

Écrire un nouveau texte prend du temps: d’abord coucher sur papier l’idée première, puis la laisser reposer, une semaine au moins. Comme une bonne pâte, histoire de la laisser gonfler pour exhiber tous ses défauts à l’œil lui aussi reposé. Puis il faut relire, corriger en recopiant, relire, corriger, relire, corriger. Alors seulement peut-on estimer qu’il est prêt à être servi. En attendant, voilà donc un vieux texte qui me plaît beaucoup, juste le temps d’y réfléchir, et de triompher.

Ils étaient allongés là, dans le noir, côte à côte, les yeux ouverts. En cet instant matinal, éternellement long, où l’aube peine encore à chasser l’obscurité, ils pensaient, chacun en son for intérieur, pour ne pas réveiller l’autre.

Qu’est-ce que je fais encore là ? Les nuits avaient si bien porté conseil qu’il avait réussi, enfin, à mettre des mots sur ce vague mal-être qui ronge. Bon sang, mais pourquoi je suis encore ici, avec cette inconnue ? On ne se connaît pas si bien que ça, dans le fond, c’est vrai. Ou plutôt, on est trop différents pour nous être jamais donnés la peine de nous connaître. On cohabite, voilà tout. On l’a toujours fait. C’est vraiment tout ? Bordel, vingt ans, c’est long. Mais qu’est-ce que je fous encore là ? Est-ce que je l’aime seulement ? … Non, je crois pas. Pas vraiment, en tout cas. Pas comme le racontent toutes ces histoires à deux balles, ces romans de gares et autres princes charmants à la con. Merde. J’ai pourtant bien dû l’aimer au début, non ? Au début, seulement. Autrement, ça n’aurait pas tenu. Si ? Pourquoi on fait tout ça ? J’en sais rien. Je crois que je me suis laissé emporter, piéger par les évènements. Au début on est jeunes, tout va si vite. C’est physique. On veut découvrir, tenter, expérimenter. Prêts à tout pour vivre, enfin. Alors ça démarre, comme ça, entre nous, sans savoir qui on est. Mais dans le fond, tout le monde s’en fout. Il faut exister, voilà tout. Et puis c’est vrai, on a le temps, au-delà des premières fois, on va finir par se fréquenter, se connaître. On va s’aimer. Et on a toute la vie devant nous. Mais c’est pas vrai. On le sait, au fond, pourtant, que quelque chose tourne pas rond. Ça marche pas. Ça peut pas : je me retrouve pas avec elle, non, ça peut pas aller. On le sait depuis le début, aucun doute. Mais bordel de merde, qu’est-ce que je fous encore là ? Au-delà des premiers mots pourtant, le mal va grandir, c’est inévitable. Et il va ronger. Mais je suis allongé, aujourd’hui, à côté d’elle. Qu’est-ce que c’était que ces conneries ? Fiançailles, mariage, tout aurait dû s’arrêter ! Mais qu’est-ce qu’on a cru ? Était-on vraiment heureux, à l’époque ? Faut croire, sans ça rien n’aurait jamais eu lieu. Mais il faut vraiment autant de temps pour comprendre que le physique jette de la poudre aux yeux ? On n’a pas réfléchi et tant qu’on a jamais réellement discuté, on peut pas se rendre compte que je m’aime trop pour apprécier quelqu’un qui me ressemble pas. La maison, les gosses. Il aurait fallu tout lâcher. Rien accepter. Pourquoi j’ai jamais rien dit, moi ? Merde ! Pourquoi j’y pense que maintenant, aussi ? Non, ça a toujours été là, tout près, au fond. Mais pourquoi j’ai rien dit ? Par lâcheté ? Pure hypocrisie ? J’avais peur de la blesser et puis… de toute façon, c’était déjà trop tard. Non mon vieux, ça c’est des conneries. Arrête de mentir. De TE mentir. De LUI mentir. C’est forcément ta faute. ELLE, elle est forcément folle amoureuse, pour être autant tombée dans le panneau. C’est TA faute jusqu’au bout. T’avais peur de quoi, hein ? Du vide, c’est ça ? De ta solitude maladive ? Incapable d’aller vers le monde, t’as sauté sur l’occasion quand il est venu à toi ? Pourquoi t’as pas bougé ? Quand on a l’expérience du début, tout devient plus simple, non ? T’aurais pu repartir de zéro. Mais non. Il te fallait cette sécurité, cette assurance que TOI AUSSI, amoureusement, tu pourrais exister. T’es qu’un lâche, mon pote. Rien qu’un putain de lâche. Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise, d’un autre côté ? Qu’il fallait qu’on se quitte pour cause d’incompatibilité ? Laquelle ? Bah… j’en sais rien… tout. Être un homme, c’est aussi avoir le courage de faire face. Parfois, les vérités les plus crues, les plus blessantes, sont aussi celles qui font le plus de bien. On peut rien bâtir de solide sur des bases pourries. La preuve que si. Mais c’est pas solide, ça, ça l’a jamais été ! Il aurait fallu tout balancer ! Et depuis longtemps ! Merde, merde, merde. Mais qu’est-ce que je fous, maintenant ? Plus rien ne sera pareil, j’y arriverai plus. Maintenant, tu souffres. Tu souffres de ta lâcheté. Et tu l’imagines SOUffrir, aussi. Ta couardise a gâché deux vies sentimentales. Deux vies tout court. Mais il est pas trop tard. Mieux vaut tard que jamais. DIS-LUI. AUJOURD’HUI, dis-lui. Mais… Et les gosses et la maison et… et.. toute ma vie ? Mais tu veux vraiment continuer comme ça ? TU LE SAIS, c’est pas parce que c’est sécurisant que c’est bon pour toi. Toute cette vie, ce confort-là, c’est artificiel, c’est du flan. T’es pas heureux dans ces conditions. Et tu le seras JAMAIS ! Tu veux crever comme ça ? Vieux et aigri parce que t’auras jamais eu les couilles de dire à une petite bonne femme que tu l’aimais pas ? A jamais malheureux ? Parce que t’auras passé ta vie à tenter de te convaincre du contraire ? Mais MEC, réveille-toi ! Tu vas CREVER ! Tu vas CREVER et t’auras jamais de deuxième chance ! Tout ça, c’est fini ! Y’s en auront rien à foutre, les vers, de tes gosses et d’tes COnneries. Y vont t’Bouffer, fin d’l’histoire ! OK, je luis dis. Aujourd’hui. Ça va faire mal, mais il faut que ça s’arrête. Ça peut plus continuer.

Il respira. Ça lui avait fait du bien de penser, on se retrouve et on se comprend. La journée ne paraît pas toujours plus simple mais les choix sont lumineux. On sait ce qu’on doit faire ; et tout s’éclairera.

Elle avait les yeux ouverts, dans le noir, et pensait. Tout à coup, elle tourne la tête :

“T’es réveillé ?”

Une sueur froide. Il est temps de faire un choix. Il avait choisi :

“Oui, mon amour.”

Il l’embrassa.

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